ARMENIE

République d'Arménie
Capitale : Erevan
Superficie : 29.800 km2
Population : 3.167.000 hab.

L'Arménie (1984)

Si l'on cherche l'Arménie sur une carte, on trouve dans la partie occidentale de la Transcaucasie, au sud du Caucase, la république socialiste d'Arménie, c'est la plus petite des 15 républiques socialistes d'URSS (30 000 km2). Pourtant le territoire arménien est beaucoup plus étendu. Soit qu'ils aient été massacrés, soit qu'ils aient émigré, les Arméniens ont à peu près disparu de l'Arménie turque qui comprend les vilayets de Kars, Van, Bitlis, Erzeroum, Bayazit, Mouch, et une partie de Trebizonde ; par contre, en URSS, ils débordent les frontières de la république d'Arménie et s'étendent dans les républiques voisines d'Azerbaïdjan et de Géorgie.
Pour comprendre le bouleversement territorial de ce pays et la situation actuelle du peuple arménien, il faut se reporter à son histoire mouvementée.

Un peu d'histoire

L'Arménie a connu tour à tour la domination des Byzantins, des Perses, des Arabes et des peuples touraniens. Au 11e siècle, les ravages, les guerres, les conquêtes ont fait disparaître l'Arménie en tant que nation indépendante, et le peuple arménien commence sa migration vers la Cilicie, la Moldavie, la Hongrie, la Pologne.
En Cilicie au 12e s, autour du bourg de Bertzebert va se constituer, sous l'autorité de Rupen, une principauté qui sera le noyau d'un État, la nouvelle Arménie ou Petite Arménie qui luttera avec les croisés contre l'lslam. La Nouvelle Arménie sera érigée en royaume vassal du Saint Siège et de l'Empire. En 1324, ce royaume passe à la famille de Lus signan, seigneur français ; la petite Arménie s'effondrera à la fin du 14e siècle sous les coups des Mameluks et des Turcomans.
Une nouvelle émigration importante va envoyer les Arméniens vers Chypre, Rhodes, Smyrne, Constantinople, l'Italie et la France. Une autre tendance les conduit vers les pays de l'est principalement comme marchands.
Au 16e et 17e S se déroulent les guerres persoturques ; les Arméniens vont s'installer en Perse et y développer le commerce avec l'lnde, la Chine et surtout la Russie. Le Tzar Pierre le Grand les protège et les incite à venir s'installer en Russie où ils jouissent d'avantages spéciaux. Pendant tout le 18e s, les Arméniens arrivent en masse en Russie comme commerçants et comme pionniers ; grâce à eux le Caucase deviendra une force économique importante; ils ont en effet introduit deux choses dans ce pays : la vigne et la soie.
En 1787, la Russie annexe la Crimée; une autre colonie arménienne importante passe sous la domination russe.
Au début du 19e s., les Russes arrachent à la Perse la région d'Erivan et de Nakhitchevan (en gros l'Arménie soviétique actuelle) puis envahissent l'Arménie occidentale. Cela se double de nouvelles émigrations favorisées par le sultan turc qui voit une solution au problème arménien en vidant le territoire.
Les guerres russo-turques vont se poursuivre un quart de siècle et se termineront en 1878 par le traité de San Stefano qui donne à la Russie Kars et Ardahan.
Il faudra attendre 1863 pour assister à une réaction des Arméniens de Turquie; des jeunes libéraux rédigent une constitution qui sera ratifiée par le sultan; simple règlement de la nation arménienne, elle décide l'élection du patriarche par des laïques et des clercs; elle obéit à un système démocratique calqué sur la Constitution française de 1848; elle assure aux Arméniens une autonomie culturelle et religieuse. Pour la première fois depuis le 14e siècle, les Arméniens entrevoient un cheminement national. Malheureusement, applicable à Constantinople, la Constitution n'est absolument pas appliquée dans les provinces éloignées. Les patriarches successifs interviennent auprès du sultan et des grandes puissances sans grand résultat sinon promesses et tergiversations.
La Turquie s'est engagée à réaliser des réformes et à protéger les Arméniens contre les Kurdes. Rien ne sera fait, au contraire, le sultan procède à de nouveaux découpages administratifs pour que les Arméniens ne soient plus majoritaires dans certains districts; il accélère l'installation des Kurdes, crée les régiments Hamidés (composés exclusivement de Kurdes) chargés de réprimer toute contestation arménienne; de 1895 à 1896, vont se dérouler des massacres qui feront environ 300 000 victimes. Mais dans l'Arménie russe et dans l'Arménie de l'empire, une renaissance culturelle a lieu, des partis clandestins se fondent. En 1887, le parti social démocrate Hintchakian voit le jour ; en 1890, c'est le Dachnaktsoutioun - Fédération de révolutionnaires arméniens - qui se crée.
Au 19e siècle, c'est l'Église et la bourgeoisie de Constantinople qui vont présenter aux grandes puissances le problème arménien. La misère de la paysannerie arménienne écrasée par l'administration turque et la structure féodale kurde pose problème à l'Europe de l'époque ; de plus, l'importance de l'Église arménienne catholique qui a largement diffusé la culture nationale pèse de tout son poids sur les pays chrétiens. L'intervention des grandes puissances dans les affaires intérieures turques va augmenter la tension entre les deux communautés.
L'empire ottoman apparaît comme ''l'homme malade" face à l'éveil des nationalités ; les grandes puissances assistent à son agonie et attendent sagement pour bénéficier de son héritage. Le sentiment national arménien essaie d'émerger dans ce bouleversement social et politique. La résistance interne étant difficile, ils établissent leurs bases de résistance en Transcaucasie et en Perse.
La révolution jeune turque de 1908 ne change rien à la politique de turquisation, l'entrée en guerre de la Turquie en 1914 conduira nombre d'Arméniens à s'engager dans l'armée russe ; les réactions turques ne se font pas attendre; le gouvernement turc décide l'anéantissement du peuple arménien. Le ministre de l'intérieur Talaat organise le génocide, en 1915 et 1918 deux millions d'Arméniens seront exterminés.
En mai 1917, l'empire russe s'effondre; en octobre 1917, c'est la révolution bolchevique; le Caucase n'est plus gouverné; on assiste à un regroupement transcaucasien comprenant la Géorgie, l'Azerbaïdjan et l'Arménie, avec élection d'un commissariat. Aux élections législatives du 25 novembre 1917, les trois partis transcaucasiens se partagent 95% des voix, les bolcheviques 5%; le gouvernement constitué, "le Seim'', est foncièrement antibolchevique .
La Russie et la Turquie signent le traité de Brest-Litovsk; l'article 4 stipule que la Russie doit évacuer l'Anatolie orientale, les districts d'Ardahan, Kars, Bakou et les rendre à la Turquie.
Le Seim refuse d'entériner le traité; la Turquie envahit la Transcaucasie. Le 26 mai 1918, les Géorgiens se retirent de la fédération, le 27 l'Azerbaïdjan forme un gouvernement indépendant, le 28 mai l'Arménie proclame son indépendance et signe la paix ; il lui reste comme territoire 9000 km2 autour d'Erevan et du lac Sevan.
Jusqu'à la fin de la guerre mondiale, la Transcaucasie comme le Moyen-Orient seront traversés par des troupes régulières ou irrégulières qui s'allient, se combattent, s'aident ou s'exterminent suivant des calculs qui avec le recul sont loin d'être évidents. Les Arméniens, eux, se battent seuls contre les Turcs.
En 1918, le régime Jeune Turc s'effondre.
On aboutit au traité de Sèvres : l'Arménie est reconnue ; Arméniens et Turcs sont d'accord pour s'en remettre à l'arbitrage du président Wilson pour établir la frontière entre leurs États.
L'Arménie aurait pu renaître si le traité de Sèvres avait été appliqué ; il ne le sera jamais. Pendant les négociations qui traînent en longueur une nouvelle Turquie est née, celle de Mustapha Kemal qui refuse de reconnaître le traité de Sèvres et s'allie aux soviets. Un nouveau traité clarifie la situation, c'est celui de Lausanne en 1923. Il n'y est fait mention ni d'Arménie, ni de foyers arméniens.
L'Arménie indépendante sera progressivement soviétisée et le gouvernement dachnak complètement écrasé.

La langue arménienne

La langue arménienne est connue et codifiée depuis le 5e s. ; c'est une langue indo-européenne qui pendant 13 siècles (6e av. et 7e ap. J.C.) a vécu dans l'orbite du monde iranien ; on retrouve donc beaucoup de teinture iranienne dans la vie arménienne, la culture, la religion, la langue. L'arménien classique compte près d'un millier d'emprunts à L'ancien iranien dans tous les domaines. Les influences grecques et syriaques qui se sont exercées quand le pays s'est converti au christianisme au 5e s sont bien moins importantes en quantité et en profondeur.
Pendant longtemps l'arménien n'a pas été écrit ; les décrets des rois sont diffusés en grec ou en araméen. C'est pour défendre le christianisme contre le mazdéisme, pour rendre l'Église arménienne indépendante des Églises grecque et syriaque mais aussi pour éviter l'assimilation et dans un but d'unité nationale qu'un ecclésiastique du nom de Machtots ou Mesrop invente au début du 5e s l'alphabet arménien. Constitué de 36 lettres (deux lettres O et F seront ajoutées au moyen âge pour noter les sons qui avaient pénétré la langue), il est parfaitement phonétique : une lettre pour chaque phonème ; il n'y a aucun signe diacritique. Mesrop travailla sur la langue de la Cour de Vagharchapat, au pied du mont Ararat ; cette langue écrite s'imposera comme langue commune dans un pays déjà probablement divisé en dialectes. Tel est l'origine de l'arménien classique : le grabar ou langue des livres. L'achkharabar, langue du pays, c'est-à-dire une multitude de dialectes, s'écarte sensiblement de la langue écrite à partir du 9e s.; on commence à l'écrire dès le 12e.
La langue arménienne, si elle s'est enrichie au cours des siècles, n'a rien perdu de son âme originelle. Les dialectes ont évolué au contact des langues des pays limitrophes (kurde, arabe, persan, géorgien, russe, langues d'Europe occidentale). Quatre types de différences les séparent de l'arménien classique: -des différences phonétiques avec ajout de quelques phonèmes, remplacement de diphtongues par des voyelles, remplacement de sonores explosives par des sonores aspirées, création de la consonne F ; - des différences lexicographiques, avec emprunts aux langues étrangères ; -des différences morphologiques avec simplification des déclinaisons et nouvelles formes verbales; -enfin les dialectes et la langue moderne ont choisi un ordre rigide des mots ce qui entraîne des différences importantes de syntaxe avec l'arménien classique.
Jusqu'à une époque récente, les dialectes arméniens étaient divisés en deux groupes: les dialectes occidentaux ou arménien de Turquie et dialectes orientaux ou arménien de Russie. Il semble cependant que cette division corresponde plus à une division de l'habitat (empire turc, empire russe) qu'à une répartition dialectale, le mode d'expression des hommes ne respectant pas toujours les frontières des États. Les recherches linguistiques récentes permettent de diviser les dialectes arméniens en trois branches. Les Arméniens de la diaspora occidentale parlaient tous des dialectes du groupe "GUE". En partant d'une synthèse de ces dialectes et en les purifiant, des intellectuels vont remplacer le grabar par une langue littéraire moderne et dès le 19e s les ouvrages rédigés en langue moderne sont à la portée de tous. Actuellement cette langue s'est superposée aux dialectes et a permis de souder les différentes composantes de la diaspora occidentale. C'est le seul moyen de communication intercommunautaire.
Le même phénomène s'est produit en Arménie orientale et une langue moderne, basée sur la branche en "GUE" s'est peu à peu élaborée grâce à des intellectuels. Actuellement l'arménien oriental est langue d'État en Arménie soviétique, donc obligatoire dans l'enseignement ; il est également enseigné dans les écoles arméniennes de Géorgie et d'Azerbaïdjan ainsi qu'en Inde et en Iran; en Iran toutefois de nouvelles mesures de l'État iranien semblent menacer cet enseignement.
Des tentatives ont été faites pour unifier les deux langues. Les frères Goukassiantz ont créé en Suisse une fondation dont le but, grâce à des fonds importants, est d'inciter les linguistes à travailler sur ce problème.

Actuellement 8/10 du territoire arménien, 240 000 km2, sont occupés par la Turquie, 30 000 km2 soit 10% du territoire sont constitués par l'Arménie soviétique; 1/10 encore se répartissent en URSS en Géorgie et dans l 'Azerbaïdjan .
Les déchirements du pays et les exodes ont contraint le peuple arménien à une vie en diaspora ; les Arméniens se retrouvent dans une soixantaine de pays, ceux où les communautés sont les plus importantes sont :

Les États Unis  600 000 Arméniens
La France  300 000 Arméniens
Le Liban  200 000 Arméniens
L'lran  150 000 Arméniens
La Syrie  110 000 Arméniens

Bien que l'on n'ait pas de recensement exact on peut affirmer qu'environ 40 000 Arméniens vivent toujours à Constantinople, victimes de tracasseries administratives et fortement surveillés. Quelques milliers vivent en Turquie orientale, asservis par les Kurdes qui ont sur eux droit de vie ou de mort ; certains sont islamisés, d'autres pratiquent encore secrètement leur religion ; on a peu de renseignements sur l'État de la langue ; il est certain qu'une partie d'entre eux a oublié l'arménien et ne parle que le kurde. Sur 6,8 millions d'Arméniens dans le monde, 4,6 vivent en URSS et 2,2 dans les autres pays du monde.

Où qu'ils soient dans le monde, les Arméniens ont profondément conscience d'être marqués par trois choses : l'occupation du territoire, la diaspora, le génocide. Face à cela, les Arméniens réclament trois choses, et c'est une constante de la gauche à la droite et dans tous les pays :

Eve Ressaire 1984


Le Karabakh

C'est une région de 4400 km2 peuplée de 160.000 Arméniens soit 75% de la population totale. Située à l'est de l'Arménie soviétique, elle n'a aucune frontière commune avec celle-ci; elle est incluse dans la république d'Azerbaïdjan. Les Arméniens ont toujours habité le Karabakh. Au 17e siècle les Turcs l'occupent ainsi que les régions alentour mais ils ne gouverneront jamais cette région escarpée, à la population farouche.
En 1620 les Turcs l'abandonnent à la Perse. La Perse lui laisse une entière autonomie. Le Karabakh est divisé en 5 principautés sous la conduite de 5 seigneurs : les Meliks. Ces principautés seront maintenues jusqu'au 18e siècle. En 1722 le pays obtient son indépendance complète. En 1730 les Turcs veulent l'envahir, la résistance s'organise sous la conduite du héros national David BERG. Avec 5000 hommes, il bat plusieurs fois les Turcs. Une nouvelle guerre avec la Perse fait à nouveau passer le pays sous la domination perse qui lui rend son statut d'autonomie. En 1828 la Russie annexe les provinces du Karabakh, d'Erevan et du Nakhitcheven. En 1923, le Karabakh est rattaché à l'Arménie soviétique.
En 1924 Staline signe un décret de rattachement de la région autonome du Karabakh à l'Azerbaïdjan. Depuis cette époque les Arméniens protestent. Il est évident que cette petite région peuplée d'Arméniens se trouve noyée au milieu de l'Azerbaïdjan peuplé d'Azéris, c'est-à-dire une population d'origine turque fortement islamisée. Cette région de l'Azerbaïdjan est nettement sous-équipée au niveau des infra-structures routières, des écoles et de toute la mécanisation en général. Les Arméniens sont souvent humiliés et injustement traités; ainsi les événements que l'on connaît depuis octobre dernier ont été déclenchés par des expropriations de terre au profit de paysans azeris.
Le limogeage des responsables du PC des deux républiques n'a rien changé. Au contraire la situation s'est durcie puisque leurs résolutions sont parfaitement contradictoires, chacun s'estimant en droit de revendiquer le Karabakh. Moscou doit donc jouer le rôle d'arbitre. Comment trancher avec justice ? D'un côté, un peuple opprimé à qui tout donne raison dans ses revendications (l'histoire, la culture, etc), de l'autre, son ennemi héréditaire avec, dans la balance, tout le poids de l'Islam. Gorbatchev se trouve devant des problèmes difficiles : comment démocratiser un empire, comment échapper à l'emprise de l'Islam.

Eve Ressaire 1984

carte

tableau des populations, ethnies, langues, religions

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