Lo Lugar N°95

HILAIRE SUR LE LIVRE DE SAMUEL HUNTINGTON CONCERNANT LES USA (2008)

par JEAN PIERRE HILAIRE


Notes de lectures sur le livre de Samuel Huntington

« Qui sommes-nous ? Identité nationale et choc des cultures »

(ISBN 273811542X (2004)

Qui est Samuel Huntington?

Samuel Phillips Huntington, Américain né en 1927, est un professeur de sciences politiques, enseignant à l'université de Harvard. Il a été membre du conseil de sécurité au sein de l'administration de Jimmy Carter (1976-1980). Il est l'auteur du best-seller Le Choc des civilisations (ISBN 2738104991 publié en 1996). Ce concept a fait florès surtout après le 11 septembre 2001où il s'insère dans le nouveau contexte d'un affrontement sans merci entre l'Occident et ses alliés d'une part et l'islamisme radical et terroriste d'autre part. La pensée politiquement correcte islamophile dénonce Huntington comme conservateur et raciste, ce qui est une caricature.

Pourquoi parler de son livre le plus récent?

Pour une raison très simple : l'analyse ethniste des Etats Unis et un essai de prospective posent des problèmes particuliers. Sur ce point, François Fontan a écrit en 1971 un texte court intitulé "La situation nationale des Etats Unis" (La Clef p. 152/153) dans lequel il prône le morcellement de ce pays sur des bases ethniques comme on peut le voir sur la carte de L'atlas des futures nations du monde (supplément au n°32 de Lo Lugarn) en page 30.

J'ai moi-même écrit en 1991 pour Lo Lugarn

N°40 l'article : Etats unis ou désunis ? Un pays à part, article reproduit dans La Clef p.142/152. Si, comme je l'espère, la Clef est rééditée, j'écrirai certainement une nouvelle mouture de ce texte.

La question, pour nous ethnistes, est de savoir s'il y a une ou plusieurs nations aux Etats Unis. Je laisserai volontairement de côté le cas spécifique des nations indiennes dont j'ai incidemment parlé dans le dernier numéro du Lugarn (Vers l'indépendance des Indiens Lakota aux Etats Unis?)

Samuel Huntington se pose toute une série de
questions : Y a t-il aux Etats Unis un peuple ou
plusieurs ? S'il y a un peuple, se définit-il sur une base raciale, religieuse, ethnique ou politique ? L'identité américaine est-elle définie par son héritage culturel et politique européen ou bien la Déclaration d'indépendance et la constitution ont-elles façonné une communauté politique exceptionnelle ? Les Etats Unis sont-ils multiculturels, biculturels ou monoculturels ? On le voit en filigrane : la question revient à celle de l'existence ou non d'une nation américaine.

Huntington échafaude 4 scénarios pour l'avenir de son pays:

1) L'Amérique pourrait perdre sa culture de base anglo-protestante et devenir multiculturelle
2) L'immigration massive des Hispaniques depuis 1965 surtout dans le Sud Ouest et dans le Sud de la Floride, territoires anciennement, du moins en théorie, hispanophones, pourrait faire de l'Amérique un pays bilingue et biculturel sur le modèle du Canada de la Suisse ou de la Belgique
3) Les Américains blancs attachés à leur identité américaine se sentant menacés pourraient devenir intolérants et provoquer des conflits interethniques surtout avec les Hispaniques (cf. le combat pour l'officialisation de l'anglais.)
4) II pourrait y avoir un retour aux fondamentaux, c'est-à-dire la primauté de la langue anglaise, les valeurs anglo-protestantes, la religion et l'héritage culturel européen. On sent que cette dernière hypothèse est celle qui a les faveurs de l'auteur même s'il reste discret sur ses préférences et plutôt objectif en bon universitaire qu'il est.

Mais une ambigüité demeure : y a-t-il une nation anglaise en Amérique, prolongement de celle qui existe dans les îles britanniques ou une nation américaine distincte ?

On sait qu'au départ l'Angleterre, pour se débarrasser des dissidents religieux, des délinquants et du trop plein de population, a laissé s'établir dès le XVIIème siècle des colonies en Amérique du Nord. La société coloniale est donc au départ britannique et pas exclusivement anglaise. Le terme de nation ne fait son apparition qu'en 1780 et pour cause ! Les révolutionnaires américains en guerre contre Londres et face à la meilleure armée du monde ont besoin de l'aide logistique et militaire des puissances étrangères, notamment la France. Mais s'ils sont anglais ou britanniques, le conflit est perçu à l'extérieur comme une guerre civile, une affaire interne à la Grande Bretagne.
Donc, pour obtenir des soutiens, ils ont besoin de se définir comme peuple différent (ce qu'ils font dans la Déclaration d'indépendance) Du reste, dès 1760, les colonies britanniques d'Amérique sont multiethniques puisque leur population comporte des Anglais, des Gallois, des Ecossais de l'Ulster, des Ecossais des Highlands, des Néerlandais, des Français, des Allemands, des Suédois et des esclaves Africains importés principalement du Sénégal et des pays voisins de l'Afrique de l'Ouest.
Mis à part les Indiens et les Africains, la population est homogène par la couleur de la peau. En l'espace de deux siècles, l'Amérique, à la suite de vagues successives d'immigration, deviendra fortement hétérogène sur le plan ethnique et religieux même si pour l'essentiel l'Amérique est restée une société blanche jusqu'en 1950. L'indépendance des Etats Unis d'Amérique ne s'est pas faite sur des bases ethniques mais politiques, ce qu'on appelle communément le crédo américain ; la liberté, l'égalité des chances, l'individualisme, le populisme, le libéralisme économique. Ces idées viennent en droite ligne des Puritains, c'est-à-dire des dissidents protestants et des avancées constitutionnelles dans l'histoire de l'Angleterre (Magna Carta 1215, Habeas Corpus 1679 et Bill of Rights 1689) Selon Huntington, la révolution américaine a fait des colons d'Amérique des Américains mais pas une nation. Pour cela, il a fallu attendre l'issue de la Guerre de Sécession.

Comment devenir américain?

Dès l'époque coloniale, le français d'origine, Hector de Crèvecoeur répondant dans une des ses Lettres d'un fermier américain(1782) à la question : « Qu'est-ce qu'un Américain ? » invente le concept de « creuset » repris par Zangwill au 19ème siècle dans sa pièce de théâtre The Melting Pot. Le mot est une métaphore pour décrire l'assimilation des immigrés d'origines diverses en une société américaine anglophone homogène fondée sur les valeurs anglo-protestantes religieuses, morales, économiques, culturelles et sociales. Jusque dans les années 60, c'est le système qui a prévalu aux Etats Unis.

Dans un contexte de remise en cause de ces valeurs par la jeunesse (contreculture, révolte sur les campus, mouvement pour les droits civiques des Noirs et contre la guerre au Vietnam) le retour à la fierté des origines ethniques remet en cause la théorie du « creuset » refusant l'idée d'une communauté nationale avec une histoire et des valeurs communes. Les Etats Unis sont considérés comme un conglomérat de races et d'ethnies différentes dont il s'agit de préserver les langues et les cultures par la promotion de l'éducation bilingue. Sur le plan racial, la discrimination positive (affirmative action) est conçue pour apporter une réparation à l'injustice historique dont ont été victimes les Noirs. Dans les années 1970 (au moment où Fontan écrit le texte cité plus haut) apparaît un multiculturalisme dont le "politiquement correct " est l'avatar universitaire. Il est anti-européen et dénonce ce qu'il appelle les valeurs euro-centriques au profit de la culture spécifique de chaque ethnie sous prétexte que les élites blanches pratiquent un impérialisme culturel. Celui-ci conduit notamment à supprimer des programmes universitaires l'étude des «Dead European Males» (les Européens morts) Parmi lesquels Shakespeare au profit d'obscurs auteurs "ethniques ». D'autre part, l'Afro-centrisme, relecture de l'histoire prisée par les intellectuels afro-américains prétend faire de l'Afrique le berceau de la civilisation occidentale. L'Amérique n'est plus un « creuset » mais une mosaïque ou encore une« salade remuée » (tossed salad)

Les années 80

La révolution conservatrice des années Reagan marque un certain retour au creuset et par réaction à une importante immigration hispanique provoque des réactions de défense sur le plan linguistique avec l'émergence de mouvements comme US English et English First qui font du lobbying auprès des états pour qu'ils fassent de l'anglais la langue officielle. Il faut dire que, contrairement à la Constitution française, la Constitution américaine n'a pas d'article 2 qui stipule que l'anglais est la langue de la République américaine. Ces mouvements ont connu un certain succès puisque, à ce jour, 27 états sur 50 ont adopté un tel amendement à leur constitution.

Le défi hispanique

L'assimilation des immigrés par adhésion aux valeurs anglo-protestantes a contribué à faire des Etats Unis une superpuissance mais cette assimilation synonyme d'américanisation si elle continue de fonctionner avec les Asiatiques par exemple (sur-représentés dans l'enseignement supérieur) marche beaucoup moins bien avec les Hispaniques et aussi les musulmans depuis le 11 septembre 2001. C'est un des paradoxes de la mondialisation, les diasporas restent de plus ne plus en contact avec les pays d'origine. Ce n'est pas grave pour les Juifs par exemple qui, bien que solidaires d'Israël, se considèrent pour la plupart comme Américains. Que l'on ait ou non une double nationalité (on utilise là-bas le terme de citoyenneté, ce qui n'est pas anodin) on aime à se définir comme germanoaméricain, polonoaméricain etc. Mais cela relève du sentimentalisme le plus souvent et n'implique pas que l'on parle ou qu'on continue de parler la langue d'origine. Ce n'est pas le cas des Cubains et des Mexicains dont la société et la culture sont mixtes, la démographie galopante et qui risquent de représenter (hispaniques au sens large) 25% de la population vers 2040. Huntington voit dans ce phénomène une « reconquista » démographique de territoires anciennement mexicains (l'essentiel du Texas, le Nouveau Mexique, l'Arizona, la Californie, le Nevada et l'Utah) perdus par la force des armes dans la première moitié du 19ème siècle. Les Mexicains peu assimilés dont 90 % parlent espagnol à la maison s'y sentent chez eux.

Un phénomène significatif est le désir des Hispaniques de la troisième génération ayant perdu la langue de la faire apprendre à leurs enfants, ce qui les différencie des autres immigrés. Les élèves hispaniques se distinguent par leurs mauvais résultats scolaires. Ils sont beaucoup plus nombreux que les noirs et les blancs à ne pas terminer leurs études secondaires. Leurs familles dont beaucoup accordent peu de valeur à l'éducation se trouvent plus que les autres au bas de l'échelle socioéconomique. Chez eux, les mariages mixtes sont très limités.

Le risque de scission

Huntington cite le professeur Truxillo de l'Université du Nouveau Mexique qui prévoit vers 2080 la séparation des Etats Unis des états du Sud Ouest et leur rattachement aux états du Nord du Mexique pour former un nouveau pays hispanophone sur le modèle du microcosme que représente la ville de Miami où l'espagnol et le
« Spanglish » (mélange d'anglais et d'espagnol) s'emploient à domicile mais aussi dans la vie économique et politique. On peut reprocher à Huntington de grossir le trait et de mettre dans le même sac tous les Hispaniques quel que soit leur pays d'origine et leur appartenance ethnique et leur diversité linguistique. La plupart parlent espagnol mais aussi probablement des langues indiennes autochtones et si récupération plus ou moins consciente de territoires perdus il y a, il s'agit de territoires anciennement mexicains, c'est-à-dire pluriethniques où cohabitaient plus ou moins bien indiens purs, castillans et métis (ces derniers étant les plus nombreux) Il n'en reste pas moins que ce scénario catastrophe pour Huntington n'a rien de délirant tant on voit mal l'Amérique devenir un pays de deux langues, deux cultures et deux peuples sur le modèle de la Belgique qui justement est en crise profonde.

Les 4 tendances envisagées par Huntington pour l'avenir

1) Disparition de l'ethnie comme source d'identité pour les Américains blancs

2) Effacement des différences raciales par la généralisation des mariages mixtes, la division culturelle entre blancs et noirs étant remplacée par la division entre Hispaniques et Anglos.

3) L'Amérique tend à devenir bilingue (espagnol-anglais) et biculturelle avec possibilité de séparatisme

4) Accentuation du clivage déjà existant entre des élites cosmopolites et un grand public nationaliste (la promotion de la démocratie à l'extérieur y compris par la force des armes, en Irak par exemple, n'est pas populaire.

Un dernier point souligné par Huntington, qui participe de l'identité américaine, c'est le rôle de la religion qui augmente aux Etats Unis (et dans le monde islamique) alors qu'il baisse en Europe.

Conclusions provisoires

Il est difficile de faire de la prospective sans risquer d'être démenti par les évènements. Néanmoins, je pense que Fontan s'est trompé dans son analyse de 1971. Sans doute, ferait-il aujourd'hui en fonction des données dont nous disposons une analyse différente. A l'exception des Hispaniques, des Indiens et des musulmans (numériquement marginaux), les représentants des autres ethnies et religions se définissent d'abord comme Américains. On peut donc les considérer comme assimilés. Chez les Noirs ou Africains-Américains, le séparatisme culturel et territorial, après l'échec patent du mouvement de retour en Afrique du pasteur Marcus Garvey dans les années 1920 est aujourd'hui inexistant. Les Noirs recherchent l'intégration économique et le clivage se situe entre leur classe moyenne de plus en plus importante et un sousprolétariat dans les ghettos urbains qui s'enfonce de plus en plus dans l'indifférence générale.Si Barack Obama devenait président, ce serait un signe fort que la page de l'esclavage et de la ségrégation est tournée et que l'intégration est l'avenir des marginaux de la société américaine jusque dans les années 1960. Les Indiens, pour l'essentiel cherchent à tirer parti des ressources naturelles sur leurs réserves ou en leur absence montent des casinos pour attirer le chaland américain. Leur bataille sur le plan juridique pour récupérer une partie de leurs territoires ancestraux aux termes de traités non respectés continue et connaît des succès significatifs. Chez eux aussi, le séparatisme territorial (cf. Lakota) est très marginal. 3e propose donc de considérer les Etats Unis, faute d'un meilleur terme comme une nation anglo-saxonne sans préjuger de l'évolution possible des états de l'Ouest et sans forcément la rattacher à l'Angleterre. Pourquoi? Prenons l'exemple de la France ethnique. Si on peut envisager, un jour ou l'autre que lui soit rattachées au sein d'un même Etat la Wallonie et la Suisse romande, il est difficile pour des raisons pratiques, même compte tenu des moyens de transport actuels, d'y adjoindre le Québec. Ce serait appliquer l'ethnisme de manière mécanique et pour tout dire irréaliste. Du reste, soyons modestes, les peuples ne nous demanderont pas notre avis. Nous ne pouvons que faire des propositions qu'ils sont libres d'accepter ou de refuser. Cette prise de position paraîtra peut-être iconoclaste à certains d'entre nous mais je l'assume comme j'assume le risque de me tromper même si je prétends par mes voyages et par ma profession connaître un peu ce pays complexe.

Jean-Pierre Hilaire,

Agen le 24 mai 2008

PS Cela va s'en dire, je recommande chaudement la lecture de ce livre de Huntington


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