LUGAR N°36

Langues et frontières (1990)

par Jacques Ressaire


Des frontières s'éffondrent, d'autres se créent. Certaines se ferment, d'autres s'entrouvrent. L'actualité allemande, namibienne ou lituanienne est là pour nous le prouver. Les frontières sont des êtres vivants. Leur tracé mérite toute notre attention. Il en va de la vie des nations, de notre vie. Leur changement n'est-il dû qu'au hasard des rapports de force ou a-t-il un sens plus profond ? Le livre de Michel Foucher : "Fronts et frontières" publié chez Fayard vient à point pour alimenter notre réflexion. Un sujet essentiel pour tout vrai nationaliste qu'il soit occitan ou autre.

Le livre nous apprend qu'il y a des producteurs de frontières. Les champions en sont les Anglais qui ont déterminé 21,5 % des frontières du tiers-monde ; viennent ensuite les Français. Les uns se sont déterminés pour des raisons de stratégie, les autres pour des "commodités administratives". Le résultat en est la plupart du temps incohérent et fauteur de guerres. Quoi d'étonnant que les peuples se soient insurgés et qu'ils s'insurgent encore. Ils semblent les éternels oubliés. Et pourtant s'il y a frontière, c'est bien à l'origine parce qu'il y a des peuples différents. Sans cela il y a longtemps qu'un gouvernement unique des hommes se serait instauré sur la planète terre. Il apparait de plus en plus normal que ce soit les peuples qui tracent les frontières ou les modifient. Ce nouveau mode de tracé opposé à celui des détenteurs des forces dominantes étatiques n'est autre que le produit de la décolonisation ou des réunifications par auto-détermination comme actuellement en Allemagne.

Dans ce vaste processus, la langue joue un rôle déterminant, elle distingue un peuple d'un autre et en donne les limites territoriales. La géographie linguistique tend donc à déterminer la géographie des frontières. C'est là la grande loi émise par François Fontan dans son livre "Ethnisme, vers un nationalisme humaniste" : "La langue indigène actuellement ou récemment parlée est le seul critère pratiquement utilisable pour déterminer l'existence et les limites des nations".

LE CAS NAMIBIEN :

Il s'agit de l'ex-sud-ouest africain, jusqu'à ces derniers temps colonies de l'Etat d'Afrique du Sud. La question linguistique y a été masquée par l'opposition raciale. Elle n'en est pas moins présente. D'un côté la langue dominante, l'anglais en l'occurence, de l'autre les dialectes bantous (l'Ovambo parlé par la majorité des Namibiens auquel se rattache le dialecte Héréro). Sans oublier bien sûr la langue des premiers habitants des zones sud-africaines dont ne subsistent que quelques dizaines de milliers, les Koï-Sans connus sous le nom bushmen ou hottentots dans le désert du Kalahari. Nous sommes en présence de nouvelles frontières d'Etat typiquement artificielles. La frontière suit le fleuve Orange dans sa partie sud, elle traverse le désert du Kalahari selon des lignes qui montent droit vers le nord. Elle va faire une pointe vers la Zambie sans raison apparente et repart à l'horizontale vers l'océan Atlantique pour démarquer la Namibie de l'Angola.
Voilà qui va donner bien du plaisir aux nouveaux dirigeants de Windhoek. Nous sommes en présence d'un immense territoire à peine peuplé par 1.300.000 habitants. Donc des frontières incontrôlables en particulier avec l'Angola. Il est donc à prévoir que le gouvernement de la Namibie sera d'une dangereuse fragilité et que ses frontières ne seront pas éternelles. Dès sa création l'Etat namibien apparaît comme menacé. D'autres découpages frontaliers sont à souhaiter. Nous sommes dans un cas de frontières typiquement africain où les "tracés coloniaux" font toujours le malheur des peuples.

LES FRONTIERES DE LA LITUANIE

Elles sont pour l'essentiel celles de la langue lituanienne bien que celle-ci déborde légèrement en KRIVITCHIE (autre nom de la Biélorussie) au nord-est de Vilnius. La frontière sud-ouest est celle qui pose le plus de problèmes : elle sépare la Lituanie du territoire de Koenigsberg (russifié en Kaliningrad). En cas d'indépendance de la Lituanie, Koenigsberg se trouverait isolée de la Russie. Le retour de ce territoire à l'Allemagne semble pour l'heure quasiment impossible. Le nouvel Etat lituanien auto-proclamé a là une épine dans le pied. La Russie n'est pas prête à sacrifier sa colonie de Kaliningrad. Excellente occasion pour continuer à violer les frontières de la Lituanie.

Au nord, la frontière avec la Lettonie est celle de la langue. Il est donc à prévoir que les relations entre les deux Etats baltes seront au beau fixe. La coopération entre les deux Etats contre l'occupant russe ne pourra que renforcer une amitié fondée sur une frontière juste.
Au sud, la frontière avec la Pologne est à peu près celle de la langue quoiqu'elle laisse quelques localités de langue lituanienne en Pologne. Ce sont là les témoignages d'un passé commun, du temps où le Grand Duché de Lituanie s'étendait sur la Pologne.
Les difficultés des Lituaniens pour obtenir la reconnaissance de leur indépendance montrent que les grandes puissances sont encore loin d'accepter la loi des langues. Leur évolution reste bloquée par de sordides intérêts à court terme. Malgré cela, il semble qu'à long terme les intérêts humains l'emporteront sur l'égoïsme des empires. Le petit peuple lituanien est en train de rendre un service immense à l'humanité, il ouvre la voie d'un monde de nations linguistiques indépendantes et amies. Nous ne lui serons jamais assez reconnaissants.

LA REUNIFICATION ALLEMANDE

Le cas allemand est mieux connu et bien plus lourd de conséquences à court terme (voir l'article de Jean-Pierre Hilaire dans "Lo Lugarn" n° 35). Il s'agit d'un cas exemplaire nous montrant que la volonté d'un peuple pour redéfinir ses frontières ne résiste pas aux réticences des grands. Les Allemands en s'auto-déterminant ont détruit une des frontières les plus rigides et les plus honteuses qui soient. Ils ont donné aux tenants des frontières linguistiques un des plus beaux arguments qui soit.
Ce n'est pas un hasard si leur mot d'ordre d'auto-détermination s'est répandu comme une traînée de poudre jusqu'en Catalogne et en Euskadi. Il a fait s'ébranler l'ensemble de l'empire européen.
Il a démontré que les frontières de l'Europe des douze sont loin d'être figées. Les Allemands nous ont donné un argument bien involontaire pour qu'un jour soient peut-être reconnues les frontières linguistiques de l'Occitanie.
L'indépendance de la Namibie, malgré des frontières encore coloniales, la détermination des dirigeants lituaniens, la volonté des Allemands à se réunifier peuvent apparaître comme des phénomènes sans grands liens apparents. Ce sont pourtant les accélérations d'une même histoire de l'humanité celle de l'avènement des nations linguistiques. Murs après murs, les fausses frontières font place aux frontières vraies celles des peuples, celle des langues.

Le 25 avril 1990
J. Ressaire


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