La lettre ethniste

de Jean Louis Veyrac

N°10

2015 recu de jean louis Veyrac TIBET LIBRE (1995)

TIBET LIBRE !

Où qu’ils résident à travers le monde, le 10 mars est jour de fête nationale pour les Tibétains.
C’est en effet le 10 mars 1959 que le peuple tibétain se soulève pour chasser l’envahisseur chinois qui, en 1948, lui a confisqué son indépendance. La réaction du pouvoir communiste est terrible. Des centaines de milliers de Tibétains périssent au cours de l’insurrection qui dure jusqu’en 1962. Des centaines de milliers d’autres, tout au long des années de répression qui suivent. Les Tibétains sont proprement décimés. Lhassa, la capitale, est un véritable champ de ruines. Le chef politique et religieux des Tibétains, le dalaï-lama, est contraint à l’exil. Il trouve refuge en Inde, à Dharamsala, dans l’Himachal Pradesh, une région voisine du Tibet, au pied de l’Himalaya. La seconde autorité spirituelle tibétaine, le panchen-lama, est retenue de force à Pékin, où les autorités chinoises essaient, en vain, de lui faire désavouer le dalaï-lama.
Dans les années 1960, la colonisation démographique chinoise (militaires et contestataires confinés loin des villes de l’Est) s’accentue alors. Les Chinois s’emparent de toutes les richesses économiques du Tibet, reléguant les autochtones au bord de la misère. Pendant la Révolution culturelle, les gardes rouges maoïstes détruisent la plupart des lieux de culte qui ont échappé aux destructions de la période insurrectionnelle. La langue et les traditions culturelles et religieuses tibétÏaines sont alors minorisées.
Après la mort de Mao Ze Dong, un nouveau cours politique voit le jour. Il associe une réorientation économique plus libérale avec une relative liberté de pensée. Mais la contestation de l’ordre communiste (le régime de parti unique) et chinois (la prééminence des Han dans toutes les institutions) reste interdite. Cela n’empêche pas, à la fin des années 1980, une vague de soulèvements populaires contre l’occupation suivie par une répression sans pitié. Sans pour autant remettre le statut géopolitique du Tibet en question, le monde occidental, soucieux des Droits de l’Homme en Chine, décerne le Prix Nobel de la paix au dalaï lama, chef spirituel des Tibétains, lequel défend l’idée d’une réelle autonomie pour son peuple.
Vingt ans après, à l’occasion des Jeux olympiques de Pékin, un autre sursaut indépendantiste agite les Tibétains qui manifestent pour la liberté, relayés à l’étranger par leurs compatriotes expatriés. Un courant de sympathie internationale se coagule autour de la cause tibétaine.


LE TIBET ETHNIQUE

Le territoire national de l’ethnie tibétaine, le Tibet historique (Bod, en langue locale) a une superficie d’environ 2 200 000 km 2. Ce territoire inclut :
- en Chine, la région autonome du Tibet; une grande partie des provinces à majorité chinoise han du Qinghaï et du Sichuan; une fraction du Gansu et un petit morceau du Yunnan;
- le royaume du Bhoutan, au nom dérivé de Bod, est presque entièrement d’ethnie tibétaine;
- quelques hautes vallées de l’Himalaya népalais appartiennent à l’aire tibétaine; les fameux sherpas qui accompagnent les alpinistes sont d’ailleurs des Tibétains;
- en Inde, le Ladakh et l’Aksaï Chin, ce dernier, sous contrôle chinois depuis 1962, sont aussi peuplés de Tibétains;
- enfin, le Karakorum pakistanais (Terrritoires du Nord), est partiellement peuplé de Tibétains, les Baltis.

Le Tibet ethnique et historique est donc peuplé d’environ 6 millions de Tibétains (Bhotia, en langue tibétaine), unE ethnie linguistiquement et culturellement assez homogène. Tout en continuant de pratiquer la religion traditionnelle bôn pour beaucoup d’entre eux, les Bhotia sont presque tous de confession bouddhiste lamaïste, exception faite des Baltis du Karakorum. Ceux-ci sont musulmans, chiites ismaéliens, comme les autres peuples du Pamir. La société tibétaine se compose de paysans, d’éleveurs sédentaires ou nomades, d’artisans, de fonctionnaires et du clergé lamaïste qui, jusqu’il y a quelques décennies, représentait la classe dirigeante autochtone.
En revanche, au sens étroit, le Tibet (XIzang, en chinois), qui est formellement une des cinq régions autonomes de la Chine, a, lui, une superficie de 1 228 000 km 2; il est peuplé de 2 280 000 habitants dont 15 % sont des Chinois han parlant mandarin. Dans la capitale Lhassa, qui e ?st fortement militarisée, les colons chinois représentent les 2 / 3 de la population (220 000 hab.).

HISTORIQUE

- à partir du VIII ème siècle de notre ère, diffusion du bouddhisme au Tibet.
- IX ème s., expansion vers l’est de l’empire tibétain Tu Fan.
- XI ème s., les grands monastères bouddhistes accaparent le pouvoir de l’aristocratie militaire et foncière.
- XIII ème - XVIII ème s., domination mongole sur le Tibet; en 1642, les Mongols imposent le dalaï-lama sur le trône de Lhassa lui concédant des pouvoirs temporels en plus de son pouvoir spirituel.
- 1720, le˝ Tibet passe sous la tutelle des Chinois.
- 1903, les Anglais s’emparent de Lhassa et réclament l’ouverture commerciale du pays; en 1908, ils abandonnent la ville, à la suite d’un traité avec la Chine et la Russie.
- 1912, à la chute du ”Céleste Empire”, les Tibétains, aidés par les Britanniques, chassent les Chinois.
- 1929, la Chine du Guomindang reconnaît l’autonomie du Tibet et l’indépendance politique du dalaï lama.
- 1950, occupation militaire par les communistes chinois; Mao Zedong revendique les droits historiques de la Chine sur le Tibet, mais en 1951, il reconnaît l’autonomie du gouvernement local; début des réformes; la féodalité des monastères est abolie; de grandes routes sont ouvertes pour relier le Tibet à la Chine.
- 1955, le Xikang, c’est à dire le Tibet oriental, est incorporé à la province du Sichuan.
- 1959, après des années de résistance passive, explosion de la révolte anti-chinoise; le dalaï-lama se réfugie en Inde avec des milliers de prêtres et de laïcs; la répression est féroce et frappe naturellement les élites que les maoïstes envoient au Laogaï, le Goulag chinois.
- 1965, le Tibet devient “région autonome” après que la moitié de son territoire et la moitié de sa population aient été attribuées aux provinces voisines.
- 1968, la “normalisation” est suivie par des années de conflit avec l’Inde au sujet des frontières; la militarisation s’accentue au Tibet; la Révolution culturelle éclate avec sa terrible répression antireligieuse; de nombreux monastères sont détruits.
- à la fin Ódes années 1980, le joug chinois se fait plus léger et les Tibétains en profitent pour se rebeller; l’écho de cette révolte dans l’opinion publique mondiale se concrétise par l’attribution du prix Nobel de la Paix à Tenzin Gyatsö, le dalaï-lama.
- années 1990, l’agitation indépendantiste se poursuit ainsi que les tractatives avec Pékin pour l’amélioration du sort du peuple tibétain et le retour éventuel du dalaï-lama dans sa patrie; la colonisation démographique chinoise continue massivement.


(Cet article est paru en italien sous le titre “Il Tibet etnico” dans le n° 193 du mensuel “Ousitanio Vivo” (Valllées occitanes d’Italie), daté du 22 septembre 1995. La partie introductive a été rajoutée à l’automne 2008 pour la version française

Jean-Louis Veyrac