La lettre ethniste

de Jean Louis Veyrac

N°8

QUAND L’ASSYRIE RENCONTRE L’OCCITANIE

Une ethnie menacée
Aujourd’hui comme il y a quarante ans, le Moyen-Orient est au coeur d’une actualité brûlante. Alors que les projecteurs restent constamment braqués sur sa terre, un peuple millénaire s’efface lentement dans l’indifférence générale : ce peuple, cette ethnie, cette nation, aux racines plongeant profondément dans le limon mésopotamien, ce sont les Assyro-Chaldéens.
Ce peuple survit, menacé dans sa chair; sa culture, elle, est fragilisée par la dispersion de ses membres sur les cinq continents. En l’assassinant, en le forçant à fuir, on éradique inexorablement toutes les preuves de son existence, toutes les formes de son identité. L’exil est un refuge, physiquement sûr, mais moralement, une perdition, car l’assimilation guette la diaspora atomisée et éloignée de son foyer national.
En Occident, cette ethnie porte de nombreuses dénominations : “Araméens”, “Assyriens”, “Assyro-Chaldéens”, “Chaldéens”, “Mandéens”, “Mésopotamiens”, “Nestoriens”, “Syriens-Jacobites”. Ces noms ne sont pas toujours employés avec rigueur, désignant parfois l’ensemble - l’ethnie -, parfois l’une des communautés socio-religieuses qui forment cette nation. Dans sa propre langue, et dans ses dialectes, ce peuple se définit lui-même comme “Surayè”, “Suryoyè” ou “Nasorayè”.
Malgré leur dispersion à la surface de la terre, environ trois millions d’individus peuvent se revendiquer “Assyriens”. Ce petit peuple de langue araméenne, aujourd’hui démembré, peut s’enorgueillir d’un prestigieux passé : dans l’Orient ancien, de fameux empires mésopotamiens forgèrent son identité, l’Assyrie et la Babylonie. De nombreuses dynasties araméophones étendirent l’influence de leur culture dans tout le Croissant fertile, des rives du golfe Arabo-Persique à celles de la Méditerranée, des déserts de l’Arabie aux montagnes d’Anatolie. Par la suite, subjugué par les impérialismes d’Orient et d’Occident réunis, le peuple araméen subit tour à tour, et parfois contemporainement, le joug persan, grec, romain, arabe, turc, mongol, puis, plus récemment, britannique. Vingt-cinq siècles de colonisation ! Quel peuple peut-il annoncer pire ?
Présentement, les Assyriens doivent faire face à la domination, aux agressions et à la pression des Arabes, des Turcs, des Persans et ... des Kurdes. Tout cela dans l’indifférence des Occidentaux, plus intéressés par les contrats pétroliers que par l’intégrité de la plus ancienne communauté chrétienne d’Orient. A ces chrétiens et autres mandéens, il convient d’ailleurs d’ajouter un nombre imprécis mais sûrement élevé de musulmans qui continuent de pratiquer l’araméen. Cela n’en rend la question assyriennne que plus complexe. Les Etats et les média n’aiment pas ce genre de situation, préférant nettement les clivages plus tranchés sur lesquels on peut jouer ou faire mousser ses fantasmes.

Des liens d’amitié entre Assyriens et Occitans
Si les Puissances sont indifférentes ou, parfois, intéressées, il n’en est pas de même des peuples, plus sensibles aux malheurs d’autrui. Les Occitans sont généralement dans ce cas et se montrent souvent solidaires de plus mal lotis qu’eux. Le sort des Assyro-Chaldéens ne leur est pas indifférent lorsqu’ils connaissent l’existence de ce peuple attachant. Le fait que plusieurs communautés assyriennes se soient implantées en Occitanie n’est pas étranger à cette attitude. Cela crée des possibilités de rencontre, des échanges, des partages.
Et puis, peut-être qu’inconsciemment, un lointain passé remonte à la surface. Lors de la première croisade (1096-1099), Raymond de Saint-Gilles, à la tête d’une armée occitane, ne se fit-il pas le défenseur des chrétiens d’Orient contre la barbarie des Français et des Allemands qui voulaient en faire un massacre ? Et, d’Antioche à Jérusalem, son étendard, orné d’une croix qui rappelait celles des Eglises orientales (copte et nestorienne), ne fut-il pas reçu avec bienveillance par le peuple araméen ?
Mais revenons aux temps actuels. Après les contacts entre nationalistes assyriens et occitans, dans les années 1970, et malgré la disparition prématurée - D. Petros-Elloff décède en 1969, F. Fontan, dix ans après - de ceux qui les avaient initiés, les sentiments d’amitié perdurent. Ainsi, le professeur Joseph Yacoub, éminent spécialiste des minorités et de la condition minoritaire, consultant international sur ces sujets, et patriote assyro-chaldéen s’il en est, est régulièrement invité à l’Université occitane d’été, à Nîmes. A Toulouse, ce sont les associations culturelles araméennes qui participent à la très multiculturelle et conviviale “Festa de las lengas” organisée par les occitanistes du cru. De loin en loin, des articles sur les Assyro-Chaldéens paraissent dans les revues occitanes, notamment dans “Lo Lugarn” mais surtout, dans la presse régionale languedocienne, dans “La Dépêche du Midi”, par exemple.

Une communion de pensée et d’action
La communion des peuples colonisés va de soi. A la lecture de la correspondance qui suit, on le constatera aisément. Entre Dimitri Petros-Elloff (1914-1969), fils du fameux général Agha Petros, et François Fontan (1929-1979), l’inspirateur du nationalisme occitan en France et en Italie, l’entente a été immédiate. Le destin trop cruel n’a pas permis à cette cordiale relation de porter des fruits plus abondants et plus aboutis. Il semblerait même qu’après leur rencontre, un nuage, à l’origine indéterminée, soit venu assombrir le lien idéal qui s’était créé entre les deux leaders et tissé à travers l’envoi de quelques missives et documents.
En tablant sur la véritable solidarité “inter-nationaliste” - comme Fontan se plaisait à l’écrire -, un Occitan, fédéraliste européen, fait se rencontrer un nationaliste occitan et un nationaliste assyrien. Le nationaliste occitan rapproche celui-ci des nationalistes kurdes. A leur tour, ces derniers, emmenés par un Français, authentiquement progressiste, pourront faire connaître leur point de vue auprès des fédéralistes européens et d’autres défenseurs des minorités ethniques. Malgré les différences d’approche, liées à des contextes géopolitiques fort dissemblables, à des bases idéologiques diverses, tout ce monde communie dans l’amour de son peuple et le respect de toutes les ethnies. C’est bien cela le véritable “inter-nationalisme”.

L’ethnisme en action
On trouvera donc ci-après l’intégralité de la correspondance - connue - entre D. Petros-Elloff et F. Fontan, augmentée d’autres lettres ou extraits de lettres qui permettent de mieux situer le contexte et les fondements de la solidarité “inter-nationaliste” en actes.
Quelques documents et extraits de documents ont été joints à cet ensemble. La plupart faisaient partie des archives de Fontan, lui ayant été adressés par Petros-Elloff ou étant d’origine incertaine. Certains ont été publiés par Fontan ou la revue “Lu Lùgar”, organe du Parti nationaliste occitan qu’il avait créé en 1959 et qu’il dirigea jusqu’à sa mort. Le tableau de la répartition démographique des Assyro-Chaldéens dressé par le professeur Yacoub et la bibliographie finale sont évidemment tout récents. Mis à part les notes de Fontan accompagnant l’article de Bruno Poizat, paru dans “Lu Lùgar”, toutes les notes ont été rédigées par moi-même (l’Editeur).
De relations épistolaires en prises de position politiques sur les urgences de l’heure, on constatera le cheminement clair et l’intense lucidité des différents protagonistes. On notera également que la communion d’idées, la clarté des raisonnements conduisent rapidement à des relations marquées du sceau de la sympathie réciproque et, pour tout dire, de la fraternité.

Ayant fait le tour de cette correspondance et des documents en annexe, le lecteur se surprendra à considérer combien sont d’actualité ces documents datant de quarante ans. Combien même, ils restent prophétiques malgré les revers subis par la nation assyro-chaldéenne.
Bien sûr, depuis lors, la problématique moyen-orientale a été profondément modifiée. La fin de l’Union soviétique et de l’ordre bipolaire, l’avènement d’une hyper-puissance états-unienne, la montée en force de l’Iran et de l’Arabie saoudite, la presque intégration d’Israël, le choix européen de la Turquie n’étaient pas à l’ordre du jour dans les années 1960. L’effondrement du nationalisme pan-arabe laïc et l’expansion de l’islamisme, ne l’étaient pas, non plus. Mais la volonté de l’Occident - au sens large, Russie comprise - et de l’Orient - Chine, Inde et Japon, essentiellement - de contrôler la production et les routes d’acheminement de l’or noir moyen-oriental était déjà présente et affirmée. Elle l’est plus encore aujourd’hui.
Et que dire des revendications ethniques dans toute cette région ? En 1965, seuls les Kurdes de Mustafa Barzani faisaient parler d’eux. Désormais, au nord, les peuples du Caucase soit, sont indépendants (Arméniens, Géorgiens, Turcs azéris), soit, cherchent à le devenir (Abkhazes, Ossètes, Tchétchènes...). Qu’ils soient d’Irak - où ils sont indépendants de facto -, d’Iran, de Syrie ou de Turquie, les Kurdes s’imposent : après Israël, au XXème, le Kurdistan sera le grand problème national au Moyen-Orient, au XXIème siècle. Avec ceux-là, il faut encore énumérer les Arabes du Khouzistan iranien, les Turcs d’Iran (Azéris et Turkmènes), les Baloutches, les Tadjiks et Hazaras persanophones ainsi que les Turcs (Ouzbeks et Turkmènes) d’Afghanistan.
Malgré les menaces et les meurtres, malgré la peur, malgré l’exil, les Assyriens, eux aussi, font face, refusant de sombrer, refusant d’être broyés par le rouleau compresseur de l’Histoire à laquelle ils ont tant donné, à l’aube des civilisations.

Cette compilation de documents doit être vue comme une contribution, certes minime, à la connaissance et à la reconnaissance d’une ethnie assyrienne moderne menacée dans son existence et son identité. Car cette ethnie ne doit pas disparaître et ne doit pas être spoliée de son foyer national. Ce travail se veut aussi une tentative d’approfondir les liens entre Occitans et Assyriens et de renforcer l’amitié entre les peuples, plus généralement.

Mes remerciements vont notamment à MM. Jacques Ressaire et André Viatgé pour leur précieuse aide documentaire.

St-Paulet, le 30 janvier 2007

Jean-Louis Veyrac


LIEN : http://ethnisme.ben-vautier.com/analyses/ethnies/arameens.html#petroff